15 décembre 2011

ACTE 4, Scène 2

DIEU
- Mais que fais-tu ?
 
LUCIE FER
- Tu le vois bien, je fais du stop.
 
DIEU
- Pour aller où ?
 
LUCIE FER
- Autre part. Je quitte l'Univers .
 
DIEU
- Et par qui espères-tu être prise ?
 
LUCIE FER
- Par les siècles et les millénaires qui passent.
 
DIEU
- (Blasé) Ah. Bonne chance alors. (Il boit une gorgée de vin)
 
Long silence, Dieu boit.
 
LUCIE FER
- C'est incroyable. Il ne passe jamais personne par ici. Le temps ne s'est tout de même pas arrêté.
 
Long silence, Dieu boit.
 
LUCIE FER
- Je sédimente.
 
Long silence, Dieu boit.
 
LUCIE FER
- Je fossilise.
 
Court silence.
 
LUCIE FER
- Et si ça continue je vais diagéniser. Ça fera un joli calcaire à Satanites.
 
Court silence.

LUCIE FER
- Ah. Voilà quelqu'un. On dirait que c’est une époque difficile. Tant pis essayons quand même. Tâchons d'avoir bonne mine. (Elle époussette un peu la poussière qui la recouvre, passe une main dans ses cheveux, et rajuste son casque)
 
L’époque passe, tranquille et invisible. Lucie Fer l'observe, espérant qu'elle va s'arrêter, mais il n'en est rien.
 
LUCIE FER
- Encore une époque qui a des préjugés contre le Diable. (Elle tend de nouveau son pouce)
 
Long silence. Dieu boit. Un siècle passe.
 
LUCIE FER
- C’est pas vrai. Personne ne s’arrêtera. Mais qu’ai je fais au bon Dieu pour mériter ça ?
 
Lucie Fer recommence à faire du stop. Les siècles et les millénaires se succèdent, entrecoupés de plus ou moins longues périodes de silence.
 
LUCIE FER
- Ce doit être ma gueule. Ai-je l'air si terrible ? Franchement, si vous croisiez sur le bord de la route, une pauvre diablesse en détresse, avec de longues cornes, des oreilles pointues et une queue fourchue, hésiteriez-vous à lui porter secours ? (Un temps) Oui, vous hésiteriez ! Mais pourquoi ? Vous ne risquez rien. Ou si peu. Je ne fais le mal que par nécessité. Je n'en veux pas particulièrement à votre personne. Simplement, je suis là parce que le bien a besoin d'avoir mal de temps en temps pour se sentir bien. C'est tout.
 
Un siècle passe à toute vitesse.
 
LUCIE FER
- Ils se moquent totalement de tout ce que je raconte.
 
Soudain, on entend un crissement de freins suivi du bruit de deux siècles qui se percutent.
 
LUCIE FER
- Tiens, un accident de l'Histoire. Bien fait. (Elle reprend sa position d'auto-stoppeuse)
 
Long silence. Un millénaire et quelques siècles passent.
 
LUCIE FER
- Je crois que je vais changer de stratégie.
 
Lucie Fer enlève sa robe et son tablier de cuir, et se retrouve dans ses dessous. Elle sort alors de son baluchon, un short extrêmement court et moulant ainsi qu’un tee-shirt également très court.
 
LUCIE FER
(s’habillant)
- Le coup de la belle routarde en panne sur l’autoroute du temps, ça marche toujours. (Elle se refait les lèvres avec un tube de rouge à lèvres, puis se regarde dans un petit miroir) Pas mal. Là, s’il ne se battent pas pour me prendre, c’est qu’il sont tous pédés. (Elle reprend sa position d’auto-stoppeuse) En voilà un. (Le millénaire invisible s’arrête) Salut beau millénaire. Vous allez chez vos parents ? (A elle même) Par l’Enfer, qu’il est laid. J’aurais mieux fait de me taire. (On entend une succession de voix inaudibles parlant à un rythme accéléré, c’est le millénaire qui s’exprime) Quoi, tu veux m’emmener au septième ciel ? Non mais, tu ne te prends pas pour de la merde. Tu t’es vu, vicieux ? (Le millénaire répond par un juron accéléré) Allez dégage sale cochon ! Pour qui me prends-tu ? (Le millénaire pousse un dernier juron puis démarre en faisant grincer les freins) C’est ça, casse toi. (Le millénaire disparaît au loin) Ouf ! Je l’ai échappé belle. Il avait vraiment une sale tête. Je crois que je vais remettre ma robe et mon tablier, c’est moins risqué.
 
Tandis qu’elle remet sa robe, plusieurs millénaires surgissent brusquement et passent les uns à la suite des autres dans un vrombissement de moteurs dont le courant d’air fait voler la robe de Lucifer, ce qui ne manque pas de provoquer quelques sifflements.
 
LUCIE FER
- Obsédés ! Chauffards ! Antisatanistes ! A-t-on idée de traverser l'Univers à cette vitesse. Depuis qu'il n'y a plus personne pour faire respecter l'ordre, les millénaires se croient tout permis, les brutes.
 
Lucie Fer recommence son stop. Après quelques instants, un siècle se fait entendre hoquetant.
 
LUCIE FER
- Ah ! Voilà un siècle, là-bas, qui s'arrête. C'est gentil. Enfin, depuis le temps que j’attends. Mais pourquoi s'arrête-t-il si loin ? Que fait-il ? Qu'attend-il pour repartir ? Oh non. Pas ça. Ah, j'ai de la marmite, moi, tiens. Il est tombé en panne, fin de siècle.
 
Court silence, Dieu boit.
 
LUCIE FER
- Heureusement, en voilà un autre. (Elle lui fait un signe) Ohé ! Youou ! Il m'a vu. Il ralentit. Il s'arrête. Il repart. (Elle hurle) Il repart ! Mais pourquoi repart-il ? Ah non ! Ne t'en vas pas. Je t'en prie. Je ne suis pas méchante, je ne suis que Satan. Emmène-moi avec toi. Je t’en supplie. Ne me laisse pas. Je ferai tout ce que tu voudras, mais, par pitié, ne me laisse pas. Ne me laisse pas. Ne me laisse pas. (Elle sanglote) C'est inutile, personne n'aura pitié d'une petite diablesse à la retraite. Personne. Personne.
 
Lucie Fer revient lentement vers Dieu en laissant traîner son baluchon par terre. Elle l'abandonne au milieu de la scène.
 
DIEU
- Déjà de retour ?
 
LUCIE FER
- Non. Je ne suis jamais parti.
 
Lucie Fer s'affale contre un cercueil.
 
DIEU
- Ils n'ont pas voulu te prendre ?
 
LUCIE FER
- Non.
 
Court silence, Dieu boit.
 
DIEU
- Le temps est bien capricieux.
LUCIE FER
- Oui.
 
DIEU
- C'est toujours comme ça. Il va toujours trop vite ou trop lentement. Lorsqu'on veut qu'il s'arrête il nous évite, et si jamais il s'arrête on préfère qu'il passe.
 
LUCIE FER
- Hélas.
 
Silence presque interminable.
 
DIEU
- Je m'ennuie. (Il boit une gorgée de vin)
 
Silence.
 
LUCIE FER
- Moi aussi.
 
Silence.
 
DIEU
- Je crois que tout est fini.
 
Silence
 
DIEU
- Le pire du mal vaut parfois mieux que le meilleur du bien.
 
LUCIE FER
- Mettre l'un sans l'autre et nous ne sommes plus rien.
 
Silence
 
LUCIE FER
- L'enfer, c'est finalement de tout avoir.
 
Silence
 
LUCIE FER
- Car c'est ne plus avoir d'espoir.
 
Silence
 
LUCIE FER
- L'enfer, ce n'est pas le mal. L'enfer ?
 
Silence

DIEU
- C'est l'idéal.
 
Silence à la limite du supportable.
 
LUCIE FER
- Le temps fuyait. Comme terrassés par l'idéal,
Pour la première fois les Dieux se portaient mal.
Sombres jours ! Le seigneur déprimait lentement,
Laissant derrière lui couler le fleuve du temps.
Les siècles dansaient dans l'éternelle constante.
Après mille ans d'attente, encore mille ans d'attente.
On ne connaissait plus le mal ni même le bien.
Hier le prince des cieux, et maintenant plus rien.
On ne distinguait plus l'Eden de l'Enfer,
Cruelle solitude à qui ne sait qu'en faire,
Dans cet empire froid, mi pénombre, mi jour;
Siècles et millénaires se succédaient toujours,
Identiques et sans âme; peuplant d'effroi le vide
Où Dieu se noyait, seul, las de vivre et morbide.
Le temps fuyait. Au seuil du Paradis usé,
On voyait douze apôtres et leur écran brisé,
Éteints, sans énergie, murés dans la détresse
D'un Univers muet, sombrant dans la tristesse.
Ce n'était plus le groupe informatique du Père
Mais douze boites vides gisant aux ministères,
Une collection d'ombre dans le ciel noir.
La solitude vaste, épouvantable à voir,
A Dieu apparaissait, muette vengeresse.
Le temps faisait sans bruit avec le vin de messe,
Pour cet immense mythe, un immense linceul
Et chacun se sentant mourir, on était seul.
Sortira-t-on jamais de ce funeste empire ?
Deux ennemis ! La mort, le temps. Le temps est pire.
L'Univers tout entier ainsi se dégradait,
Le Seigneur était là, saoulé qui regardait.
Stupéfait du désastre et ne sachant que croire,
Il se tourna vers...
 
Lucie Fer tourne la tête vers Dieu qui, sans lui prêter attention, continue de boire.
 
LUCIE FER
- Mon Dieu.
 
DIEU
- Tu as encore raison, Lucie Fer mon amie,
Et je n'ajouterai rien à tout ce que tu dis
Mais tant pis, que veux-tu ? J'aurais tout essayé,
Maintenant c'est fini et il nous faut payer.
On sonne la retraite pour les dieux aussi.

LUCIE FER
- Allons, relève-toi. Ce n'est pas la Russie.
Tout n'est pas perdu, l'avenir n'est pas si noir.
 
DIEU
- Comment crois-tu qu'il y ait encore un espoir ?
Il est trop tard. C'est le crépuscule des dieux,
Et la raison veut que nous quittions les cieux.
Allez, viens dans mes bras, souveraine des damnés.
 
Ils s'embrassent
 
LUCIE FER
- Nous séparer tout deux après toutes ces années,
Tu vas cruellement me manquer, mais c'est l'heure.
 
DIEU
- Las... Lucifer.
 
LUCIE FER
- Oui ?
 
DIEU
- Je... Adieu.
 
LUCIE FER
- Adieu Seigneur.
 
Ils se séparent, entrent dans leur cercueil respectif, et les referment sur eux. La scène s'assombrit progressivement. Seul le Tétraêtre reste éclairé comme par une lumière intérieure, et la musique de la marche funèbre du "Crépuscule de Dieux" de Richard Wagner accompagne la venue de l'obscurité.
Soudain le cercueil de Lucie Fer s’ouvre laissant filtrer une lumière rousse. La musique s’arrête brusquement avec un petit couinement. Lucie Fer sort en petite tenue affriolante, se dirige à pas de loup vers le cercueil de Dieu, et l’ouvre brusquement.
 
DIEU
- (Horrifié) Ah ! Lucie Fer !
 
LUCIE FER
- Cette fois Jéhovah, tu ne m’échapperas pas. (Elle referme le cerceuil.)

DIEU
- Mais qu’est ce que tu fais ? Non ! Pas mes vêtements ! Non !
 
Les vêtements de Dieu sont jetés, les uns après les autres, en dehors du cerceuil.
 
DIEU
- (Dans le cerceuil.) Au secours !
 
LUCIE FER
- Oh Oui !
 
DIEU
- A moi !
 
LUCIE FER
- Oh Oui !
 
DIEU
- A l’aide !
 
LUCIE FER
- Encore !
 
DIEU
- Au Viol !
 
LUCIE FER
 
- Encore ! Oh Oui ! Comme c’est bon.
 
DIEU
- Je suis déshonoré !
 
LUCIE FER
- Stop ! Ca y est ! J’en ai un ! Nous sommes sauvés !
 
On entend les pleurs d’un nouveau né. Le bras de Lucie Fer sort du cercueil pour mettre l’enfant dehors. Le rideau tombe.
 
 

FIN

 

 

 

 

 

 

 

 

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