15 décembre 2011

ACTE 4, Scène 1

Le tableau IV est le royaume des enfers, dont la voûte s'est effondrée. Tout est délabré, sale, couvert de toiles d'araignées, et encombré de livres. On distingue, dans ce désordre, des morceaux du Quartier Général de Dieu. Le Tétraêtre est resté à la même place que dans la scène II, c'est à dire au centre de la scène, mais de chaque côté on a placé verticalement deux cercueils. La scène est toujours aussi faiblement éclairée.
 
UNE VOIX EN COULISSE
- Plusieurs milliards de millénaires plus tard.
 
Dieu et Lucie Fer sont dans un état vestimentaire pitoyable. Dieu, allongé contre un cercueil, charge un revolver avec six balles pendant que Lucifer, allongé sur le ventre observe à la loupe l'état du sol. Une fois le revolver chargé, Dieu le porte à sa tempe et décharge le barillet, sans aucun résultat. Dégotté, il jette l'arme et se met à boire au goulot d'une bouteille de vin.
 
LUCIE FER
- A la quatorzième planche, je dénombre: 2464 puces frétillantes, 22 moustiques écrasés, plus un mourant et deux éclopés, 3 tiques efflanquées, 321 araignées minuscules et 9 morceaux de toiles reprisées, 7 poils de barbe blanche de monsieur Jéhovah, 1638 empreintes de doigts de pieds sales, 460 bactéries aérobies à demi asphyxiées, 69 outrages à la pudeur microcosmiques pour cause de cellules ayant exhibé leurs chromosomes sexuels en public, quelques paroles en l'air qui ont manqué leur atterrissage, un mauvais quart d'heure de retard, 4 idées noires, 126 morals perdus, 214 oublis poussiéreux, 327 souvenirs moisis, 281 ...
 
DIEU
- Oh ! Ce n'est pas fini, oui ? Tu ne pourrais pas passer l'éternité à autre chose ? Non ? Tu me fatigues avec ton recensement systématique. Tu ne vas pas faire ça avec tout l'Univers ?
 
LUCIE FER
- Bien sûr que si. Je n'ai que ça à faire. Et quand j’aurai fini, je passerai l’Univers au microscope électronique à balayage, pour descendre encore d’un cran dans l’infiniment petit.
 
DIEU
- C’est absurde. A quoi cela va-t-il aboutir ?
 
LUCIE FER
- A un inventaire de l’Univers de zéro à l’infini
 
DIEU
- La belle affaire, ça va te servir à quoi ?
 
LUCIE FER
- A rien, sauf peut-être à faire passer le temps. De toute façon, c'est toujours mieux que de se saouler la gueule en broyant du trou noir.
 
DIEU
- Que veux-tu que je fasse d'autre ?
 
 
LUCIE FER
- Je ne sais pas.
 
DIEU
- Alors tais-toi.
 
LUCIE FER
- En tout cas, ce n'est pas dans l'alcool que tu trouveras la solution.
 
DIEU
- Fous-moi la paix, je te dis ! Laisse-moi oublier ! Laisse-moi rêver ! Laisse-moi tranquille ! Laisse-moi... (Il boit quelques gorgées de vin)
 
LUCIE FER
- D’accord, d’accord, je te lâche la grappe. J’ai encore tout un tas de livres à bouquiner. La production de l’esprit humain, c’est quand même quelque chose. Tiens, « Les fourmis » de Werber par exemple, un livre passionnant.
 
DIEU
- On s’en fiche de ton livre.
 
LUCIE FER
- Tu sais comment on fait quatre triangles avec six allumettes, toi ?
 
DIEU
- Lucie ! Ferme là !
 
LUCIE FER
- Tu ne sais pas, hein. Mais si, tu sais.
 
DIEU
- Oui, je sais.
 
LUCIE FER
- Alors dis le.
 
DIEU
- Lucie, tu cherches la bagarre !
 
LUCIE FER
- Parfaitement.
 
DIEU
- Tu perds ton temps, tu ne l’auras pas.
 
LUCIE FER
- Tu ne m’aimes plus, alors ?
 
DIEU
- Mais non, ce n’est pas ça.
 
LUCIE FER
- Alors c’est quoi ?
 
 
DIEU
- Lucie, tais-toi ! Par le néant, tais-toi !
 
Long silence.
 
LUCIE FER
- Dis, Jéhovah ?
 
Court silence
 
DIEU
- Quoi ?
 
LUCIE FER
- Voudrais-tu faire une partie de cartes avec moi ?
 
DIEU
- Je t'ai déjà dit de me laisser. Tu n'as qu'à demander au Tétraêtre si ça l'intéresse. (Il boit une gorgée de vin)
 
LUCIE FER
- Je serais bien surprise. Et puis, avec lui ce n'est pas marrant, il gagne tout le temps. Même quand je triche.
 
Court silence pendant lequel, Lucie Fer regarde Dieu d'un air suppliant.
 
LUCIE FER
- Allez. Rien qu'une.
 
DIEU
- Non ! (Il boit une gorgée de vin)
 
LUCIE FER
- Une toute petite ? (Court silence) Mm !
 
DIEU
- (Il soupire) Bon. D'accord. C'est bien pour te faire plaisir. A quoi veux-tu jouer ?
 
LUCIE FER
- A la bataille.
 
DIEU
- Comme d'habitude.
 
LUCIE FER
 
- Comme toujours.
 
DIEU
- Nous aurons peut-être l'impression de faire quelque chose. (Un temps) Sort les cartes.
 
Lucie Fer sort les cartes de sa poche puis les mélange.
 
LUCIE FER
- Coupe.
 
DIEU
- Je coupe.
 
LUCIE FER
- Je distribue
 
Lucie Fer distribue les cartes, et ils commencent à jouer.
 
DIEU
- Marie de Trèfle.
 
LUCIE FER
- Diable de Carreau. Je gagne. Et maintenant, 3 Démons de Pique.
 
DIEU
- 4 Enfants de Coeur. C'est moi qui gagne. A mon tour, Douze Apôtres.
 
LUCIE FER
- Douze Suppôts de Satan. Bataille.
 
Ils posent tout deux une carte cachée sur les deux premières.
 
DIEU
- Dieu de Pique.
 
LUCIE FER
- Diable de Pique. Nouvelle bataille.
 
Ils posent de nouveau une carte cachée
 
DIEU
- Dieu de Coeur. Ah ! Ah ! Contre l'amour de Dieu, tu es impuissante, Lucifer. Tu as perdu.
 
LUCIE FER
- Eh ! Eh ! Ne jubile pas trop vite, mon vieux. J'ai encore mon Jocker.
 
DIEU
- Impossible. Ou alors tu as encore triché.
LUCIE FER
- Normal. Ça fait parti des règles du jeu.
 
DIEU
-.Quel est donc ce Jocker que tu es allé m'inventer ?
 
LUCIE FER
- Le Tétraêtre !
 
DIEU
- Le Tétraêtre ?
 
LUCIE FER
- Le Tétraêtre. Et oui, aurais-tu oublié que nous avions une carte supplémentaire ? Ah ! Ah ! Ah ! J'ai gagné ! A moi le pactole !
 
DIEU
- Bof. Pour ce que tu ramasses, il n'y a pas de quoi bouillir de joie. Regarde. (Il retourne les cartes) Dix milliards d'êtres humains. Tu sais, ce n'est pas un cadeau. J'en sais quelque chose.
 
LUCIE FER
- Oui. C'est certain, l'homme ce n'était pas la perfection même.
 
DIEU
- C'est le moins qu'on puisse dire.
 
LUCIE FER
- Bon on continue la partie ?
 
DIEU
- Non, ça suffit. Ce jeu m’énerve.
 
LUCIE FER
- Allez.
 
DIEU
- Non.
 
LUCIE FER
- On joue au chemin de croix, alors ?
 
DIEU
- Ah non, surtout pas ça.
 
LUCIE FER
- Allez, un petit effort.
 
DIEU
- Mais enfin Lucie, y’en a marre à la fin. Puisque je te dis que non !
 
LUCIE FER
- Non. Vraiment ?
 
DIEU
- Non. Comment faut-il que je te dise les choses ? Je n'ai pas envie de jouer, ni aux cartes, ni au chemin de croix, ni à quoi que ce soit d’autre. Je n'ai envie de rien.
 
LUCIE FER
- C'est ce qu'on va voir. Je vais employer les grands moyens.
 
Lucie Fer dégrafe un peu plus sa robe pour dégager ses seins, et remonte un peu son tablier pour faire apparaître ses jambes, puis, elle se penche vers Dieu d’un air concupiscent.
 
LUCIE FER
- Ca ne te tente vraiment pas, une dernière petite partie de chemin de croix, mon doudou ?
 
DIEU
- Tu es vraiment diabolique.
 
LUCIE FER
- Sulfureuse, moi je dirais.
 
DIEU
- Ne me tente pas..
 
LUCIE FER
- Alors, cette partie ? Mm ? (Elle commence à dégrafer la chemise de Dieu en lui mettant les seins sous le nez)
 
DIEU
- Heu ... Cette partie de ... Heu ... de ... de quoi cette partie ?
LUCIE FER
- (Elle se penche encore plus) Et bien de j ... (elle se redresse soudain, l’air malicieuse) jeu de croix, bien sûr. A quoi penses-tu ?
 
DIEU
- Moi. Oh, à rien.
 
LUCIE FER
- Alors, c’est d’accord ?
 
DIEU
- (Lassé) Oui. Va le chercher ton jeu.
 
LUCIE FER
- Super.
 
Lucie Fer trouve rapidement le jeu et sort la piste de sa boite. C’est un jeu de l’oie un peu modifié.
 
DIEU
- Mais où sont les dés ?
 
LUCIE FER
- Devine ?
 
DIEU
- Où ça ?
 
LUCIE FER
- ( Elle se colle à nouveau à Dieu) Quelque part sur mon corps brûlant de diablesse en feu. (Elle grogne)
 
DIEU
- Mais...
 
LUCIE FER
- Vas y, cherche les dés, Jéhovah ! Cherche. Il y en six, autant que j’ai de zones érogènes.
 
DIEU
- Quoi, tant que ça ?
 
LUCIE FER
- Allez ! Tripote moi, Jéhovah !Vas y ! Oh, oui. Ça fait une éternité que je ne me suis pas faite tripoter. Jéhovah, depuis le temps que j’attendais ce moment.
 
DIEU
- ( Il se dégage et recule) Mais tu es folle !
 
LUCIE FER
- (Elle avance) Non. Je suis complètement allumée !
 
DIEU
- (Il recule ) Au secours.
 
LUCIE FER
- ( Elle le poursuit ) Jéhovah, je te veux !
 
DIEU
- Au secours ! A moi ! Au viol !
 
LUCIE FER
- Hurle tant que tu veux mon petit Jéhovah. Personne ne t'entend. L'Univers est vide, je te violerai comme je veux, et ce n'est pas le Tétraêtre qui va m'en empêcher. On pourrait même avoir un enfant, dis.
 
DIEU
- (Il se dégage de l’étreinte de Lucifer) Ah ! Quelle horreur ! Non mais ça ne vas pas ! Tu n’y penses pas ! J'ai de l'affection pour toi, Lucie, mais il ne faut pas exagérer. Quand même, je tiens à ma réputation.
LUCIFER
- Mais quelle réputation ? Il ne reste plus que nous. Il n’y a plus personne. Il n’y a plus rien.
 
DIEU
- Un enfant de toi ! Tu imagines la catastrophe ?
 
LUCIE FER
- Au moins, on ne s’ennuierait plus.
 
DIEU
- Ça c’est sûr. Avec une pareille abomination, je risque d’en passer, de blanches éternités.
 
LUCIE FER
- Mais ce sera une aventure formidable. (Elle se rapproche de Dieu) Toi, moi, une folle éternité d’amour, notre enfant, nos enfants, puis... (Elle lui touche un bouton de chemise)
 
DIEU
- Vade retro Satanas !
 
LUCIE FER
- Enfin, je ne t’excite pas ? Tu me trouves moche ?! C’est ça ? Ce sont mes cornes ? Ma queue fourchue ? A moins que ce ne soit mon odeur de soufre qui te dérange ?
 
DIEU
- Mais non. Mais non. Tu ne peux pas comprendre. J’ai pris des engagements.
 
LUCIFER
- Des engagements ! Mais auprès de qui ?! Je te répète qu’on peut faire ce que l’on veut puisqu’il n’y a plus que nous deux.
 
DIEU
- (Il montre le Tétraêtre) Et lui ?
 
LUCIFER
- Lui ! Lui ! J’en ai marre de lui. Depuis qu’il est là, on n’a plus rien à foutre. On se fait chier comme deux pauvres diables dans un cadeau sans surprise.
 
DIEU
- Chut ! Ne soit pas si grossière, et parle moins fort, il va nous entendre.
 
LUCIE FER
- Je m’en fous comme du millénaire cent quarante. Quand tu penses que je n'ai même pas réussi à lui faire avaler ne serait ce qu'un soupçon de perversion, c'est tout dire.
 
DIEU
- En effet.
 
LUCIE FER
- Si au moins tu n'avais pas renvoyé tout le monde, on pourrait encore s'amuser.
 
DIEU
- Oui. C'est vrai, on s'ennuie à mourir. Je n'ai même plus le doux plaisir de me faire martyriser par ma femme.
 
Court silence
DIEU
- L'éternité se fait de plus en plus longue, de plus en plus triste.
 
LUCIE FER
- Ouais.
 
Très long silence.
 
LUCIE FER
- Mais, par l'Enfer, il doit bien y avoir quelques maux à faire pour combler ce vide stressant, cette éternité interminable.
 
DIEU
- Non. Il n'y a rien. (Il boit une gorgée de vin)
 
LUCIE FER
- Mais fais quelque chose, toi !
 
DIEU
- J'ai tout essayé. (Il boit une gorgée de vin)
 
LUCIE FER
- Mais non, ce n'est pas possible que tu ne puisses rien faire. Tu es Dieu.
 
DIEU
- Sans doute. (Il boit une gorgée de vin)
 
LUCIE FER
- Comment ?
 
DIEU
- Sans doute. Peut-être. Je ne sais pas. Je ne sais plus. Qui suis-je ? C'est vrai, qui le sait. Je ne suis peut-être qu'un vide informe flottant parmi les vides, un caprice du Néant. (Il boit une gorgée de vin)
 
Long silence
 
LUCIE FER
- Quelle larve ! Comment a-t-il pu descendre aussi bas ?
 
Dieu boit une gorgée de vin.
 
LUCIE FER
- Minable. Quelle fin minable.
 
Dieu boit une gorgée de vin.
 
LUCIE FER
- Non. Je ne peux pas supporter ça une éternité de plus. Il faut que je m'en aille. Où ? Je ne sais pas , mais je dois quitter cet Univers stérile avant qu'il ne soit trop tard. Je ne veux pas finir dans le même état.
 
Lucie Fer se dirige vers un cercueil qu'elle ouvre et referme pour en sortir un petit baluchon qu’elle suspend au bout d'une fourche. Elle pose la fourche sur son épaule et vient se placer sur le bord de la scène pour faire du stop.
Long silence.

 

 

 

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